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Designers, l’IA va nous rendre idiots… ou meilleurs

Par Sébastien Ocana |

L’IA ne remplacera pas les designers qui savent réfléchir. Mais elle peut devenir un formidable accélérateur pour ceux qui apprennent à collaborer avec elle.

Introduction : une question qui dérange les designers

J’ai assisté récemment à la conférence « Designers, l’IA va nous rendre idiots… ou meilleurs », animée par Bastien Hugues, Head of Design depuis 20 ans chez Bouygues Telecom dans le cadre de la flupa UX Days 2026.
Le titre interpelle volontairement. Il pose une question qui dépasse largement les outils d’intelligence artificielle : que devient notre intelligence lorsque nous déléguons progressivement certaines tâches aux machines ? Cette conférence ne cherche pourtant ni à glorifier l’IA ni à annoncer une catastrophe imminente. Son objectif est plutôt de nous inviter à réfléchir à notre manière de l’utiliser.


Car l’histoire nous rappelle que le problème n’a jamais été uniquement la technologie elle-même, mais la façon dont l’être humain choisit de s’y adapter.
Des scientifiques comme Albert Ducros, des penseurs et écrivains comme Georges Bernanos ou François Le Lyonnais avaient déjà alerté, dès le milieu du XXe siècle, sur les transformations profondes provoquées par les technologies. Leur inquiétude ne portait pas simplement sur les machines, mais sur le risque d’une société qui abandonnerait progressivement certaines capacités humaines au profit de systèmes automatisés.
Avec l’arrivée de l’IA générative, cette question devient particulièrement actuelle pour les designers.

Le vrai risque n’est pas l’IA, mais la délégation excessive

  • Nous avons toujours cherché à soulager notre cerveau.
  • La calculatrice nous a évité certains calculs complexes.
  • Le correcteur orthographique nous a déchargés d’une partie de la vérification linguistique.
  • Le GPS nous accompagne désormais dans nos déplacements.

Ces outils ne sont pas mauvais en eux-mêmes. Ils augmentent nos capacités et nous permettent souvent d’être plus efficaces.
Mais ils modifient aussi nos habitudes. Le GPS est un exemple particulièrement parlant. À force de suivre systématiquement une indication sans chercher à comprendre notre environnement, nous sollicitons moins notre capacité naturelle à nous orienter.
Le cerveau fonctionne en partie selon un principe d’économie. Même s’il représente environ 2 % du poids du corps, il consomme près de 20 % de notre énergie. Il cherche donc naturellement à optimiser ses efforts. Lorsqu’une technologie prend en charge une tâche mentale, notre cerveau peut progressivement réduire l’effort consacré à cette compétence.

photo coté cognitif de l'IA

 

Ce phénomène est connu sous le nom de délégation cognitive.

L’un des exemples souvent cités par les neuroscientifiques est l’Effet Google : lorsque nous savons qu’une information est facilement accessible en ligne, nous avons tendance à moins mémoriser l’information elle-même et davantage retenir où la retrouver. Avec l’IA générative, le phénomène pourrait prendre une nouvelle dimension. La question n’est donc pas : " Est-ce que l’IA va penser à notre place ? " 

La vraie question est : Est-ce que nous allons continuer à penser avec elle ?

Pourquoi les designers sont particulièrement concernés

Le métier de designer repose sur des compétences qui semblent justement très compatibles avec l’IA : générer des idées, explorer des pistes, produire rapidement des variantes, créer des concepts visuels.

Mais cette facilité représente aussi un risque.

Si un designer utilise l’IA uniquement comme une machine à produire des écrans, des images ou des textes, il peut progressivement perdre ce qui constitue sa véritable valeur : sa capacité d’analyse, son regard critique et sa compréhension des usages.
Le danger n’est pas qu’une IA génère une interface en quelques secondes. Le danger est qu’un designer accepte cette interface sans se demander :

  • Pourquoi cette structure ?
  • Pourquoi cette hiérarchie ?
  • Pourquoi cette expérience utilisateur ?
  • Quelle réponse apporte-t-elle réellement au problème ?

L’IA peut accélérer la production, mais elle ne doit pas remplacer la réflexion.

Un autre risque concerne la standardisation. Les modèles génératifs apprennent à partir d’immenses volumes de données existantes. Ils sont donc très performants pour produire des réponses plausibles et cohérentes. Mais un designer ne cherche pas seulement le plausible. Il cherche parfois le surprenant, le différent, le nouveau.
La créativité ne consiste pas uniquement à recombiner l’existant. Elle consiste aussi à prendre position, à proposer une vision et à faire des choix.

L’IA comme copilote : devenir un meilleur designer

La partie la plus intéressante de la conférence concerne probablement cette question : comment utiliser l’IA pour progresser plutôt que pour déléguer ? La vision proposée par Bastien Hugues est celle d’un copilote. Un copilote ne remplace pas le pilote. Il l’aide à mieux décider. Appliquée au design, cette approche change complètement la manière d’utiliser l’IA.

Au lieu de demander : " Génère-moi une interface pour cette application " . Le designer peut utiliser l’IA pour challenger sa réflexion :

  • Quelles sont les failles de cette proposition ?
  • Quels utilisateurs pourraient rencontrer des difficultés ?
  • Quelles alternatives pourrais-je explorer ?
  • Quels biais dois-je éviter ?



L’IA devient alors un partenaire de réflexion. Elle permet d’aller plus loin, plus vite, mais elle ne prend pas la responsabilité des choix.

Le Nutr-ia Score : une bonne pratique pour les designers

Une idée particulièrement intéressante présentée pendant la conférence est celle d’un Nutr-ia Score. L’objectif : évaluer si notre usage de l’intelligence artificielle nous rend plus autonomes ou au contraire plus dépendants.

visuel Nutri ai score

Ce que je retiens de cette conférence

Cette conférence confirme une conviction que je partage : l’avenir du design ne sera probablement pas une compétition entre humains et IA. Il sera une collaboration. L’erreur serait de considérer l’intelligence artificielle comme une simple machine de production destinée à aller plus vite. Un bon designer ne se définit pas uniquement par sa capacité à fabriquer des interfaces. Il se définit par sa capacité à comprendre un problème, à questionner un besoin et à proposer une réponse pertinente.

L’IA peut nous aider à explorer davantage, à tester plus rapidement et à ouvrir de nouvelles possibilités créatives. Mais elle ne doit jamais devenir un raccourci qui nous dispense de réfléchir. La véritable compétence de demain ne sera donc pas seulement de savoir utiliser une IA. Ce sera de savoir dialoguer avec elle, la challenger et conserver son esprit critique. L’IA ne remplacera probablement pas les designers capables de penser. En revanche, elle pourrait fragiliser ceux qui cessent progressivement de le faire.



Suggestions de lecture 

  • Georges Bernanos - La France contre les robots (1947) 
  • Bruno Patino - La civilisation du poisson rouge (2019) 
  • Bruno Patino - Le temps de l’obsolescence humaine (2026) 
  • Marion Carré - Le paradoxe du tapis roulant (2025) 
  • Marius Bertolucci - L’homme diminué par l’IA (2023) 
  • Éric Sadin - Le Désert de nous-mêmes (2025) 
  • Gérald Bronner - Apocalypse cognitive (2021) 
  • Raphaël Gaillard - L’homme augmenté (2024)

     

FAQ - L'impact de l'IA générative sur le métier de designer